samedi 17 mai 2008

La soie d'un papillon blanc (1/2)

Elle avait cette beauté slave et ces yeux bleus qui vous retourne dans la rue, qui pourrait vous faire parcourir le monde entier en une nuit pour un regard en coin. Elle avait cette beauté slave, et c’est tant mieux, elle était russe. Elle était russe, mais née à Rueil-Malmaison, ces parents avaient débarqué en région parisienne trente ans plus tôt, le temps de poser les valises, de trouver un emploi respectable, et notre beauté de l’est fut plantée au milieu du béton, et il y a de quoi s’étonner quand on voit ce que de plantes sublimes peuvent surgir d’un asphalte grisâtre.
Elle avait vingt ans lorsque je l’ai rencontrée, j’en avais vingt-deux, une différence assez négligeable.

C’était un jour où la pluie se mêlait au soleil cuisant des printemps trop chauds pour être honnêtes, où l’orage vous surprend au détour d’une rue, d’une discussion, à la sortie de la boulangerie, tous les clampins, moi y compris, rouspétant de n’avoir pris de veste car le soleil inondait de chaleur le vestibule en une matinée qu’on aurait voulu estivale, heureux que nous sommes de réaliser qu’on en a bel et bien fini avec l’hiver et que les mois qui viennent seront fait de débardeurs, de jupes plissées, de robes printanières, de marcels sans orchestre, de bob Ricard plutôt que l’éponge, de tongs tendances ou non, souvent ridicules, de shorts qui sentent encore la naphtaline. C’était un jour comme ça. Si je sombrais dans le crétinisme, je vous dirais que c’est une journée qui avait tout pour ressembler à ce qui va suivre, à ce que je voudrais vous conter, enfin, aujourd’hui.

Je me noyais dans ses yeux quand son regard un peu timide s’habillait de tendres rêveries. Je me perdais dans l’immensité immaculée de sa peau à la douceur d’une soie de papillon blanc, au parfum léger d’un alpage dans le cœur de l’hiver. Je mourrai piqué par sa poitrine aguicheuse, ferme comme un principe injustifié. J’oubliais jusqu’à mon nom dans les profondeurs vibrantes de son corps lascif et désespérément mien. Mais rien à y faire, je ne l’aimais pas.
La cruauté des sentiments n’atteindra jamais celle de l’indifférence.

Je l’oubliais parfois, souvent, comme une plante s’efforçant de prendre le soleil, de donner à ses poussées les vertiges de la nature, je l’oubliais au beau milieu de la serre, elle gardait le courage de ne point se faner, de séduire à tout prix, elle aurait gain de cause se disait-elle. Je n’avais rien à lui apporter, et n’essayais pas d’y changer quoi que ce soit, mais son dévolu m’inondait, me salissait les mains. Elle irait jusqu’au bout, et elle le fit.

L’indifférence laissa place à l’agacement, l’incompréhension : « Mais fuis, fuis idiote, tu ne vois pas que je ne t’aime pas ? que je vais te détruire ? ». Son amour la contentait, elle s’en nourrissait, n’attendant rien en retour, acceptant le moindre de mes caprices, de mes travers, de mes travers de porc.

Son pas parfois était un peu moins léger qu’à l’habitude, j’avais, je ne sais comment perturbé son abnégation, elle s’en allait pleurer le temps d’une chanson triste et revenait plus forte. Je crevais… Ma cruauté saignait mes chairs, son amour lacérait mon cœur, mes égarements me couvraient d’une honte sourde. Je souffrais de ce coup du sort, nous souffrions, mais ne partagions rien d’autre que l’expression de mes outrages. Elle les laissait passer priant que ce soit le dernier, je maudissais son impassibilité.
L’enfer avait les yeux d’un ange et mon cœur froid était le serf d’une raison perturbée, agacée, aux accès de violence contenue.

Il fallait que tout cela s’arrête.

J’ai décidé pour elle et moi, j’en avais l’habitude. En rentrant un matin décharné, où la saoulerie de la nuit à un goût désagréable, je la vis patiente, droite et concentrée, l’œil légèrement alourdi d’une nuit sans sommeil, d’une vie à attendre, elle était prête. Elle irait jusqu’au bout, je le sentais, elle aurait scellé à son doigt l’anneau enserrant, emprisonnant, son âme.
Ce matin là, elle ne dit rien, sur son visage, on lisait tout juste un sourire rassuré, comme un manque satisfait.
Ce matin là, je l’ai trouvée si idiote.
« Prends ton sac et barre-toi. » Ma voix était calme, j’avais sommeil.
Elle ne comprit pas tout de suite, me regarda interloquée, s’interrogeant. Etais-je en train de la quitter ?
« Prend ton sac et barre-toi. J’en peux plus de voir ta gueule traîner dans cet appart’. »
Cette fois là, elle comprit. Ses yeux vibrèrent, quelques larmes chaudes glissèrent sur sa joue laiteuse, toujours aussi immaculée, toujours aussi douce que la soie d’un papillon blanc.
J’avais l’air impassible, la fatigue et l’alcool m’aidaient, mais au fond, je vrombissais qu’aucun reproche, aucun cri, aucun coup ne sorte d’entre ses dents qu’elle n’avait même pas eu besoin de serrer.

Elle prit son sac en silence, tentant de dissimuler les soubresauts de pleurs profonds, comme pour me protéger de sa peine, incapable qu’elle fut de le faire de son amour sans limite. Elle passa lentement près de moi, les épaules lourdes, le visage contre terre. De sa main elle frôla la mienne que je retirai doucement. Elle s’arrêta sur le pas de la porte, ne se retourna point, sa silhouette dans l’ombre n’esquissa aucune vibration, elle ferma la porte sans la claquer, ses pas ne firent aucun bruit dans les escaliers.

7 commentaires:

egantique a dit…

chouette texte

romano a dit…

whaouu... J'ai vécu ton histoire au fil des phrases. Ca prend quand même !!! Je vais me chercher un café pour remettre le flux sanguin dans le bon sens, mon cerveau tourbillonne...

Blue a dit…

Merci à vous deux.

Vais prendre un café aussi :) je viens de finir l'acte 2 (mais il ne paraîtra que demain, et j'ai peur qu'il soit pire)

canicule a dit…

comme quoi les sentiments ne se commandent pas, même avec une beauté ou un bellâtre devant soi ! joli ! j'attends le 2eme acte

Blue a dit…

le deuxième devrait te plaire, c'est un peu comme une photo ^^ (en moins visuel et plus écrit :D)

balmeyer a dit…

Avec retard, je lis ton texte, très bon, joli rebondissement et rupture ! (goujat va ! ;-)

Blue a dit…

Merci :)

Pi d'bord, jsu un gouchat !! (la différence vient des vibrisses)